Je suis un universitaire. Mais pas un obscur doctorant en Lettres et encore moins un thésard prétentieux qui pourtant fait une faute tous les trois mots.
Je suis un étudiant tout simple.
Mon statut d’étudiant tout simple ne faisant pas partie de la catégorie désormais majotitaire des incroyants m’a poussé à participer à une conférence-débat qui s’est tenue jeudi dernier dans la fac d’un de mes amis, l’Institut Catholique de Paris, l’un des endroits les plus prestigieux au monde pour l’enseignement de la Théologie avec Louvain.
Thème de la “rencontre”: Démocratie et Religions. Tout un programme.
Sachant que je ne suis pas vraiment un démocrate j’ai craint que les deux heures à venir ne fussent d’un ennui mortel.
En fait, pas du tout. Le conférencier était Marcel Gauchet, directeur d’études à l’EHESS. Gauchet ne possède aucun des titres de l’intellectuel français patenté: il n’est pas passé pas Sciences Po, il n’est pas docteur, ni agrégé, ni normalien. Bref, un type qui est arrivé à la gloire académique seulement à la force de son brillant esprit et d’une formulation pour le moins intéressante des choses. je vous conseille assez vivement ses livres, en particulier La démocratie contre elle-même.
Cette introduction n’est qu’un prétexte pour parler de la famille dans la société occidentale “moderne”.
Selon Gauchet la société traditionnelle était organisée en réponse à quatre principes fondamentaux, parmi lesquels le principe de hiérarchie qui nous intéresse particulièrement. La hiérarchie est une hiérarchie sociale, en ce que chacun possède une place et une fonction dans la communauté, laquelle intègre sans aucun problème les rapports supérieur/inférieur, puisque la vie humaine n’est qu’un long moment d’adoration et de soumission à la supériorité divine. On se soumet à Dieu et aux hommes que la Providence a placés au-dessus de nous. C’est ainsi, et c’est très bien.
La famille aussi est structurée selon le principe de hiérarchie: les aînés dominent les cadets et les hommes dominent les femmes. Or, la famille elle-même est un des éléments porteurs de la société; un équilibre s’établit.
Qui plus est le principe de hiérarchie porte en lui l’idée d’autorité naturelle (ou transcendante dans le cas de l’autorité divine). La société moderne invalide, annule l’autorité en détruisant les hiérarchies au profit de l’égalité, principe fallacieux et surtout mal compris par les occidentaux post-révolutionnaires. L’ordre naturel des choses en est subverti et par conséquent la famille, par excellence lieu de la reproduction des modèles sociaux, éclate.
La communauté des hommes n’en est plus une. Nous sommes devenus une somme d’individus auxquels tout est permis. Il faut jouir sans entrave, il faut s’affirmer, renier les schémas qui ont porté la civilisation occidentale durant deux millénaires. Il faut s’affranchir de tout semblant d’ordre social. C’est ainsi que les couples homosexuels ont logiquement un droit à la reconnaissance, un droit à l’adoption: nous sommes tous égaux. Devant qui, devant quoi, ça reste à déterminer. Tous égaux devant le néant civilisationnel du XXIe siècle.
Je m’interroge sur la responsabilité du Christianisme dans le processus absolument impropre de sacralisation de l’individu moderne. La Vie est sacrée, d’accord – mais cette sacralité a conduit par abus de langage à la divinisation de l’individu et de ses envies/besoins/caprices. La sacralité individuelle à mon sens est caduque et n’existe que pour certains sombres crétins type-BHL.
Le fin du respect du principe de hiérarchie vient selon Gauchet de la Sortie de religion, c’est-à-dire la fin de la religiosité en tant que phénomène sociologique. La transmission et la pratique des valeurs chrétiennes se faisait par habitude ou par conformisme dans la société traditionnelle. La Sortie de religion nullifie le besoin de passer le témoin aux générations successives. Gauchet ne s’en inquiète pas et assène que ceux qui restent croyants et pratiquent sont ceux qui ont toujours été de vrais fidèles possédant la Foi. Les autres – ceux qui sont sortis de le religion – n’ont de toute façon jamais cru en rien et ne faisaient que se conformer aux usages sociaux.
Il n’empêche que cela servait de colle à la communauté. Ne parlons pas de l’immigration extra-européenne qui a bouleversé les équilibres.
Quant à moi, je m’interroge sur la place de Vatican II dans ce processus. L’invalidation du dogme de la Royauté sociale du Christ me paraît notamment avoir accéleré la fin de la religiosité sociologique qui a été le propre de l’Occident pendant des siècles.